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"Entre la justice et la psychiatrie, la confiance est rompue"

Le président du Syndicat des psychiatres des hôpitaux (SPH), Jean-Claude Pénochet, réagit à la condamnation d’une psychiatre dont le patient avait commis un meurtre.
mercredi 19 décembre 2012

Comment réagissez-vous à la décision du tribunal correctionnel de Marseille à l’encontre de Danièle Canarelli ?
- Je suis extrêmement inquiet, et c’est aussi le cas de mes collègues, et de toute la profession. Nous sommes entre l’abattement et la révolte. Nous ne comprenons pas cette décision pour une faute qui ne nous paraît pas constituée.
Chacun d’entre nous peut au quotidien rencontrer la situation dans laquelle s’est retrouvée Danièle Canarelli, même si tous les patients ne présentent pas de dangerosité criminelle. Chaque psychiatre sent désormais une épée de Damoclès au dessus de sa tête.

Quel peut être l’impact de ce jugement sur les psychiatres, les malades ?
- Il ne faut pas sous estimer la portée de cette décision, qui va créer un précédent et pourrait faire jurisprudence, même si les magistrats affirment le contraire. Nous trouvons tout à fait légitime d’être responsables, et d’avoir des comptes à rendre, mais encore une fois en l’espèce il ne peut être reproché aucune faute à Danièle Canarelli.
Les psychiatres sont soumis dans leur pratique à deux impératifs : accorder la liberté la plus grande possible au patient, et protéger au mieux la société, et le protéger lui-même, de ses agissements.
La décision aura forcément un impact sur la façon dont nous agissons. On ne va pas dire "On enferme tout le monde pour être tranquille", mais quand on donne un coup de bâton à quelqu’un dès qu’il sort de chez lui, il hésitera forcément davantage à le faire. Il y a déjà 25% de postes non pourvus dans les hôpitaux publics, je ne suis pas sûr que ce genre de décision arrange les choses.

Certains de vos collègues ont reproché pendant le procès à la justice de mal connaître la psychiatrie, voire de mener son procès…
- Le cours de l’audience a en effet prouvé une méconnaissance. Dans son ordonnance de renvoi, très dure, le juge d’instruction fait ainsi un amalgame entre schizophrénie et dangerosité. Cela n’a pas de sens.
De même, l’expertise sur laquelle s’est fondé le juge pointe l’absence de traitement neuroleptique prolongé du patient, mais la littérature n’est pas univoque sur ce point, et l’argument pas pertinent. Enfin, il est facile de dire a posteriori qu’il aurait fallu réhospitaliser le patient. Il était légalement en état de sortie, même si sa famille avait observé qu’il devenait plus agressif.
Plus grave, on a l’impression d’une rupture du pacte de confiance entre la justice et la psychiatrie, avec une interprétation des faits dans la continuité de la psychiatrie sarkozienne, si je puis dire. Nous sommes depuis quelques années dans une optique sécuritaire, dans laquelle la position de la victime est toujours plus prééminente, et où il faut à tout prix trouver un responsable, un bouc émissaire. Cette vision a germé dans les esprits en psychiatrie également, notamment depuis le discours de Nicolas Sarkozy à Antony en 2007, qui s’est traduit par la loi de juillet 2011 sur les soins psychiatriques sans consentement. Insidieusement, dans la conscience des juges, de la population et des psychiatres, se fait jour un objectif du risque zéro dans une société homogénéisée.
Rappelons que cette accusation de laxisme que les magistrats font subir aux psychiatres avec ce jugement, les juges l’ont eux-mêmes subie ces dernières années. Quand le mécanisme du bouc émissaire s’enclenche, il fonctionne partout.

Propos recueillis par Anne-Sophie Hojlo (le mardi 18 décembre 2012)


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